Le point de vue du chef économiste de Raiffeisen

Bonnes nouvelles, mauvaises nouvelles

Imprimer

Edition 16.09.2020 – Le point de vue du chef économiste de Raiffeisen

Martin Neff –Chef économiste de Raiffeisen
Martin Neff – Chef économiste de Raiffeisen

Ne dit-on pas que tout est une question d'habitude. Il faudrait plutôt dire que tout est une question d'endurcissement. Après la publication, fin août, des estimations trimestrielles du Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO) concernant l'évolution du produit intérieur brut suisse au deuxième trimestre 2020 et la reprise progressive de l'économie, le fatalisme a cédé la place à une lueur d'espoir.

Cette lueur se fait jour parce que nous en arrivons à la conclusion que 1. le plus dur est derrière nous et que 2. la situation n'a pas été aussi grave que prévu. Mais c'est une question de point de vue.

Procédons donc à une brève rétrospective. Le communiqué de presse du SECO du 27 août 2020 était intitulé «Produit intérieur brut au 2e trimestre 2020: chute historique due à la pandémie». La performance économique a reculé de moins 8,2 % par rapport au 1er trimestre 2020, où l'économie s'était déjà contractée de 2,5 % par rapport au quatrième trimestre 2019. Nous nous situons donc actuellement à plus de 10 % au-dessous du niveau de la fin 2019. Considérer qu'un effondrement économique historique est au final relativement bénin constitue une interprétation très osée. En dehors de l'administration publique, du commerce en ligne et alimentaire, de quelques éditeurs de logiciels et d'une série de sociétés pharmaceutiques, il ne reste sans doute aucun secteur de l'économie qui n'ait pas souffert, parfois même plus qu'on aurait pu l'imaginer. A commencer par la restauration, où le recul au deuxième trimestre était de pas moins de 54,2 %, après que le secteur avait déjà baissé de 18,6 % au trimestre précédent. Entre janvier et juillet 2020, le nombre de passagers à l'aéroport de Zurich s'est effondré de 59 % et les mouvements aériens de 57 %. Le secteur de l'art et du divertissement a chuté de 18,8 % au deuxième trimestre, après une baisse de 8,2 % au trimestre précédent. De nombreux prestataires personnels, des coiffeurs au secteur du fitness, en passant par les instituts de beauté et les centres de soins privés devraient avoir enregistré des baisses similaires, voire pires, mais ne sont pas répertoriés séparément. Il n'empêche que le SECO conclut à présent dans une évaluation intermédiaire que l'évolution de l'économie suisse est meilleure que prévu et ne table plus à présent «que» sur un effondrement de l'économie de 5 % dans une extrapolation pour l'ensemble de l'année 2020. Nous prévoyons également une baisse de 5 %, mais ce depuis le mois de mai. Entre-temps, le consensus semble s'être établi à ce niveau de 5 %. Mais ce ne sont pas du tout de bonnes nouvelles, elles sont juste un peu moins mauvaises. Quand les choses ne tournent pas rond en Suisse, nous aimons bien nous consoler en nous disant que c'est bien pire ailleurs. Cela peut être vrai, mais ne profite pas à ceux qui en Suisse craignent pour leur emploi ou sont proches de la faillite. Bien au contraire, il n'y a que si nos partenaires commerciaux vont mieux que nous retrouverons également pied. Notre relance doit venir de l'étranger, seuls nous pourrons uniquement prévenir les rigueurs. 

 

Plan B

Personne ne peut dire que le plus dur est derrière nous. L'éventuelle deuxième vague pèse sur l'économie comme une épée de Damoclès et presque tout dépend de l'éventualité d'un nouveau confinement, quel qu'il soit. Nous tenons bien sûr autant que possible à l'éviter et les gouvernements feront tout ce qui est en leur pouvoir pour que nous n'en arrivions pas là. Mais les durcissements récents dans le sillage de l'augmentation du nombre de cas ne présagent rien de bon. L'obligation de porter un masque dans l'espace public et dans les magasins va certainement nuire au commerce et une partie du besoin de rattrapage des consommateurs est déjà satisfaite. Sans la reprise de la consommation privée, l'économie de la Suisse, où les restrictions sont plutôt modestes en comparaison avec l'étranger, ne va pas se consolider. C'est la grande différence entre la crise actuelle et la crise financière. A l'époque, la consommation privée fut un pilier important de l'économie. En 2020, il ne peut donc plus être question que de lutte contre les dommages. Mais peut-on vraiment parler de lutte contre les dommages lorsque l'on essaie de balayer les contingences à grand renfort d'argent? Qu'arriverait-il si tout cet argent ne suffisait plus à redresser un tant soit peu l'économie? Les réponses à ces questions sont actuellement préparées. Si l'on considère la charge imposée aux budgets publics par la crise du coronavirus, on ne peut qu'avoir le vertige. En comparaison, les mesures conjoncturelles en 2009 étaient de la rigolade. La conséquence se dessine dès à présent. La zone euro et les Etats-Unis ont une ardoise de l'ordre de 100 % du PIB. Au cas où le virus persisterait, cette montagne de dette devrait encore s'amplifier. Surtout aux Etats-Unis où un président mal en point lutte par tous les moyens pour sa réélection. Les Européens et d'autres pays industrialisés suivront les Etats-Unis aussi sagement qu'en 2008/09, lorsque Barack Obama les encourageait à engager des dépenses colossales. Ce n'est pas un plan B, juste la même chose en pire. Attention toutefois, peut-être avons-nous encore quelques atouts dans la manche. Il suffit d'être suffisamment créatif. 

 

MMT

Pour commencer, presque tous les gouvernements, quel qu'ait été leur endettement avant le coronavirus, ont conclu que la politique monétaire même non conventionnelle ne permet pas à elle seule de venir à bout de cette crise, mais que des trains de mesures fiscales massives sont requis. Entretemps, tout le monde semble avoir compris que la politique monétaire pratiquée depuis 2008 se contente de gonfler les marchés des actifs, mais qu'elle passe complètement à côté de l'économie réelle, même en augmentant les moyens. De fait, les banquiers centraux n'ont d'ailleurs jamais atteint leurs objectifs en matière d'inflation. La théorie monétaire moderne (MMT) revient sous les feux de la rampe, même si elle divise les économistes. Elle paraît bien séduisante aux yeux de la politique. S'appuyant sur la «Théorie étatique de la monnaie» de Georg Friedrich Knapp (1842-1926), ses partisans défendent la thèse selon laquelle un pays peut s'endetter autant qu'il veut, pour peu qu'il le fasse dans sa propre monnaie. La banque centrale peut en effet mettre à disposition des fonds illimités. Dans le concept MMT, l'augmentation des dépenses de l'Etat n'atteint ses limites que lorsque la charge pour l'économie est proche de ses capacités maximales, d'où un risque d'inflation. L'aile gauche du parti démocrate aux Etats-Unis est notamment séduite par cette idée, tout comme de nombreux économistes de renom, p. ex. James Galbraith ou Michael Hudson aux Etats-Unis et Dirk Ehnts en Europe. Même les droites politiques pourraient s'accommoder de la MMT. Elles s'engageraient alors en faveur d'une baisse des impôts au lieu de dépenses élevées. Nécessité est mère d'invention. Qui sait si cette théorie ne finira pas un jour par être mise en pratique. Nous sommes sur la bonne voie et pas seulement à cause du coronavirus. Le Japon nous en donne l'exemple depuis longtemps. La banque centrale y rachète depuis longtemps les dettes publiques de manière illimitée, sans que l'inflation n'augmente. Et la prospérité du pays est remarquable. Nombreux sont cependant ceux qui parlent de maladie japonaise. Mais les conditions d'une contamination sont désormais réunies dans presque tous les pays industrialisés. Vieillissement démographique, population qui baisse ou qui n'augmente pratiquement plus, tendances déflationnistes, croissance économique faible voire inexistante et endettement public galopant accompagné par une politique monétaire ultra-expansionniste. Nous ne sommes plus très loin de la MMT. Pour l'heure, elle s'appelle juste autrement.