Le point de vue du chef économiste de Raiffeisen

Et bien, c'est réussi!

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Edition 23.12.2020 – Le point de vue du chef économiste de Raiffeisen

Martin Neff –Chef économiste de Raiffeisen
Martin Neff – Chef économiste de Raiffeisen

Noël est de retour, comme chaque année. Et pourtant, tout est nouveau cette année. La légèreté habituelle des jours fériés a cédé la place à l'incertitude qui ne laisse personne indifférent. La fameuse fête de famille ne mérite pas vraiment son nom en 2020. Car le cercle familial est tellement restreint que nombreux sont ceux qui ne verront pas leurs proches à Noël. La fête se déroulera (devra se dérouler) en petit comité et même la montagne n'aura pas autant d'attrait que d'habitude en cette saison, coronavirus oblige. L'apparition d'une nouvelle variante du virus renforce encore l'incertitude.

Même les pessimistes les plus acharnés ne s'attendaient sans doute pas au printemps que le coronavirus serait encore un sujet de préoccupation à Noël. Mais les choses sont ainsi et maintenant nous sommes dans de beaux draps avant même Noël. Vraiment?

Malgré ces limitations conjoncturelles, nous ne renoncerons pas totalement à Noël. Noël reste une grande fête commerciale. Celui qui a voulu se faire une idée, ces derniers jours, des conséquences des nouvelles restrictions annoncées par la Confédération a dû être surpris de l'intense activité qui ne différait en rien de l'agitation qui précède habituellement Noël les années normales. A première vue, la différence la plus flagrante réside dans le masque porté par tous ceux qui prennent d'assaut les magasins. Pour le reste, rien ne changera vraisemblablement. Noël est un gigantesque événement commercial où nous dépassons tous les bornes au plan matériel. Il est très probable que l'activité de Noël ne génère pas de chiffres d'affaires record en 2020, mais au moins dans le commerce de détail il ne saurait être question d'effondrement. Nombreux sont sans doute aussi ceux qui feront leurs achats en ligne. Noël reste une période paradoxale avec des objets dont nous n'avons pas vraiment besoin. Nous continuons de les acheter, mais autrement ou ailleurs. Aussi, la poste et les services de livraison enregistrent-ils des chiffres d'affaires record. L'argent coule à flots à Noël, presque comme d'habitude, coronavirus ou pas.

 

Les cadeaux comme destructeurs de valeur?

Nous ne renoncerons pas non plus à la gourmandise et encore moins à la boisson. De nombreuses études montrent que davantage de personnes sont admises à l'hôpital durant la période de Noël en raison de leur consommation d'alcool et que les taux de mortalité dus aux intoxications alcooliques sont plus élevés que d'habitude. Nous prenons également du poids, pas trop, juste un demi-kilo en moyenne, mais nous ne le perdons plus jamais, malgré l'entraînement et les bonnes résolutions prises pour la nouvelle année. En ce sens, Noël favorise tout à fait notre penchant aux excès. Même les économistes ne jugent pas cet excès profitable. Par exemple, Joel Waldfogel dans son ouvrage intitulé: «Scroogenomics: Why You Shouldn't Buy Presents for the Holidays». Il conclut que Noël génère en fait une gigantesque perte macroéconomique, une folie à laquelle il faudrait mettre un terme. Car certains cadeaux sont à ce point dénués d'imagination et de sens, qu'ils ne servent strictement à rien. Ils ont pourtant été produits à plus ou moins grands frais et leur fabrication a nécessité de nombreuses heures de travail; autant de valeurs qui s'évaporent en un instant si le destinataire ne leur accorde aucune utilité ni valeur. On peut très certainement estimer que la volonté de payer des bénéficiaires de cadeaux est nettement inférieure à celle de ceux qui les font. Au plan économique, Noël est certes important au plan quantitatif, mais c'est une fête extrêmement inefficiente pour ce qui est de l'allocation des ressources. En ce sens, on peut parler de perte de prospérité. L'abondance entraîne malheureusement aussi une utilisation inefficiente des ressources, pour ne pas dire du gaspillage. Le coronavirus n'y change malheureusement rien. Et pour conclure, comme chaque année, voici ce qui ne change pas:

 

Comme tous les ans

Nous pouvons estimer la dépense par habitant pour des cadeaux de Noël à environ 330 francs, soit un total de 2,8 milliards de francs. Tout le monde ne dépense pas autant, mais nous sommes tout de même 4 % à dépenser plus de 1'000 francs et 15 % à dépenser moins de 100 francs. La majorité dépense entre 200 et 500 francs pour des cadeaux de Noël. Les hommes dépensent généralement 10 % de plus que les femmes. Les habitants de la région lémanique dépensent le plus, suivis des Suisses du nord-ouest et des Zurichois. Par type de ménage, les familles avec enfants dépensent plus que les couples et les célibataires. Les habitants de Suisse orientale achètent le moins de cadeaux de Noël. Les habitudes d'achat avant Noël reflètent l'une ou l'autre tendance, notamment les clichés de genre, à savoir la femme offre des chaussettes, l'homme des boucles d'oreilles. Les femmes ont tendance à dépenser plus pour des vêtements, les hommes pour des bijoux. Pour le divertissement, les femmes offrent plutôt des livres (même des livres électroniques), les hommes des smartphones ou des jeux vidéo. Le soir de Noël, les cadeaux sont déposés de préférence sous un sapin Nordmann (deux tiers de tous les sapins) ou un épicéa (20 %). Les Suisses alémaniques privilégient majoritairement (62 %) les bougies pour éclairer le sapin, contre seulement 12 % pour les Suisses romands. Ces derniers préfèrent l'éclairage électrique. Plus de 90 % des Romands décorent leur sapin de Noël d'une guirlande lumineuse. A propos de sapin: selon une enquête menée en 2017, 46 % des personnes interrogées n'achètent pas du tout de sapin. 2 % achètent le sapin le jour avant Noël, au tout dernier moment. Cela fait longtemps que l'aspect spirituel de Noël a cédé la place au côté commercial. Mais on chante toujours sous le sapin de Noël, du moins un peu. Les airs traditionnels retentissent encore dans près d'un ménage alémanique sur deux, mais seulement dans un ménage romand sur quatre.

Même avant le coronavirus, la Suisse avait déjà de multiples visages et cela restera sans doute ainsi. Je vous souhaite donc à tous de bonnes fêtes et une bonne et heureuse année 2021. Je vous retrouverai l'an prochain. Tous mes vœux et restez en bonne santé!