Le point de vue du chef économiste de Raiffeisen
25.03.2026
Fredy Hasenmaile
Chef économiste de Raiffeisen
Le franc: le talon d'Achille de la Suisse
C'est la guerre dans le Golfe. Le prix du pétrole et du gaz augmente chaque jour que dure la guerre et les conséquences pour l'économie mondiale sont de plus en plus imprévisibles. Si le détroit d'Ormuz reste fermé pendant une période prolongée, le monde risque de connaître une flambée de l'inflation et une hausse des taux d'intérêt. Cela n'augure rien de bon pour l'endettement mondial. Les périodes de crise et de guerre ont toujours fourni aux États des prétextes pour justifier les déficits budgétaires. Cela ne devrait pas être différent cette fois-ci. Dans ces conditions, une stabilisation de la tendance mondiale en matière d'endettement semble encore plus improbable. Ce tableau confirme également les conclusions pessimistes de la dernière étude réalisée par mon équipe d'économistes, selon lesquelles la spirale de l'endettement est désormais pratiquement impossible à enrayer dans de nombreux pays. Grâce au frein à l'endettement, la Suisse ne connaît certes aucun problème d'endettement, mais elle est néanmoins affectée par la fonction de valeur refuge du franc et doit se préparer, à long terme, à de nouvelles appréciations du franc.
La discipline budgétaire a été perdue
C'est ce que montre une analyse sur une période plus longue. Jusqu'au début des années 1970, les taux d'endettement ont pu être maintenus à un niveau bas, mais les budgets publics de nombreux pays industrialisés sont ensuite passés dans le rouge. Si les déficits étaient encore modérés au début, les États ont enregistré des déficits de plus en plus importants au fil du temps. Après l'abandon du système de Bretton Woods et le passage à un système monétaire fiduciaire avec des taux de change flottants, la discipline budgétaire est restée forte dans un premier temps. Au fil des ans, cette discipline s'est toutefois affaiblie. Aujourd'hui, des pays comme la France, le Royaume-Uni ou les États-Unis affichent des déficits budgétaires annuels de 5% et plus, même en l'absence de situation d'urgence. Les mises en garde selon lesquelles cette voie n'est pas viable restent largement lettre morte. Et les tentatives visant à inverser cette tendance échouent régulièrement, notamment en raison de l'absence de consensus social sur les mesures d'austérité. À long terme, il faut donc s'attendre à une nouvelle dépréciation des monnaies des pays fortement endettés.
Prisonniers de la spirale de l'endettement
Les pays industrialisés occidentaux sont à court de temps pour inverser, ou tout au moins stabiliser, cette tendance désastreuse à l'endettement. Le vieillissement de la population et l'augmentation des dépenses sociales réduisent la marge de manœuvre financière. Dans le même temps, la hausse des taux d'intérêt augmente considérablement le coût du financement de la dette existante. Les projections pour les États-Unis montrent que, d'ici cinq ans seulement, la hausse des coûts d'intérêt de la dette devrait dépasser la croissance économique – un point de basculement décisif. Cela signifie que le coût du financement de la dette augmentera plus rapidement que la capacité économique du pays à le supporter. Les États-Unis n'ont pas su tirer parti de cette longue période de taux d'intérêt bas, durant laquelle la situation était inverse et où un ratio d'endettement stable aurait été possible malgré les déficits budgétaires. Des excédents primaires seront bientôt indispensables pour empêcher une nouvelle augmentation de la dette. On ne voit absolument pas comment cela pourrait fonctionner. La dette américaine s'élève désormais à 113 000 dollars par habitant. La dette publique de nombreux pays industrialisés occidentaux a atteint des niveaux qui ne peuvent plus être maîtrisés par des mesures «conventionnelles». En conséquence, la recherche de solutions alternatives et «créatives» a commencé depuis longtemps.
Stratégies créatives pour stabiliser la dette
Les droits de douane américains ne sont rien d'autre qu'une tentative de l'administration Trump de faire payer à l'étranger la dette des États-Unis – ou plutôt de masquer la charge inévitable qui pèse sur ses propres consommateurs. En effet, les droits de douane sont, de fait, des impôts qui touchent avant tout les consommateurs des biens soumis à ces droits. Les attaques contre l'indépendance de la Fed doivent également être considérées dans ce contexte. Consciente de l'impossibilité politique d'endiguer la tendance à l'endettement par des mesures d'austérité classiques sans être sanctionnée par les électeurs, l'administration Trump s'en prend à la Réserve fédérale d'une manière sans précédent et exige une baisse des taux d'intérêt. Tout semble indiquer une répression financière. Il s'agit de mesures visant à alléger le budget de l'État au détriment des épargnants. Les gouvernements des pays fortement endettés misent de plus en plus sur une baisse des taux d'intérêt réels afin de réduire progressivement le poids de la dette. Ils y parviennent en augmentant les taux d'inflation et/ou en maintenant artificiellement les taux d'intérêt nominaux à un niveau bas. Les achats massifs d'obligations effectués par les banques centrales dans les années 2010 visaient notamment cet objectif, en particulier en Europe. Dans de nombreux pays européens, la réduction de la dette grâce à une forte croissance économique et à une discipline budgétaire stricte semble tout aussi peu réaliste qu'aux États-Unis ou au Japon.
La Suisse, élève modèle, est également touchée
Dans ce jeu déloyal, il s'agit en fin de compte de savoir qui a la chemise la moins sale. L'une d'entre elles est d'un blanc éclatant: celle de la Suisse. Grâce au frein à l'endettement, la Suisse ne connaît pas de problèmes d'endettement graves. Mais elle n'est pas pour autant tirée d'affaire. D'une part, dans un monde où l'ordre fondé sur des règles s'effrite, la Suisse risque de devenir la cible même d'États amis, car elle représente une provocation pour les pays endettés en tant qu'élève modèle. Mais le problème est encore plus grave avec les investisseurs internationaux qui cherchent à échapper à la répression financière dans leur pays d'origine et découvrent les qualités du franc suisse qui s'apparentent à celles de l'or. Une faible inflation, une grande discipline budgétaire et une stabilité politique font de la Suisse un refuge idéal. Fin février, un analyste de Morgan Stanley a prédit de nouvelles hausses importantes de la monnaie suisse. Il y a de fortes chances qu'il ait raison. Le franc fort menace toutefois la compétitivité de notre économie exportatrice. À cet égard, la Suisse n'est pas épargnée par les conséquences de l'endettement mondial, même si elle a fait ce qu'il fallait.
Fredy Hasenmaile
Chef économiste de Raiffeisen
Depuis 2023, Fredy Hasenmaile est chef économiste de Raiffeisen Suisse et responsable du service Economic Research de la Banque. Avec son équipe, il analyse les évolutions de l’économie et des marchés financiers en Suisse et dans le monde, et il est chargé de l’évaluation de l’actualité économique et des prévisions relatives aux chiffres économiques clés.
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