Le point de vue du chef économiste de Raiffeisen
11.02.2026
Fredy Hasenmaile
Chef économiste de Raiffeisen
Un agneau déguisé en loup?
Ce spectacle indigne touche enfin à sa fin. Un nouveau président de la Réserve fédérale américaine (Fed) a été désigné. Les vénérables membres du conseil des gouverneurs de la Fed n’ont pas hésité à renoncer à leurs convictions dans le cadre du reality show ultime orchestré par D. Trump, uniquement pour améliorer leurs chances dans la course à la présidence de la Fed.
Un cirque indigne qui nuit à la confiance
Selon une porteparole de la Maison Blanche, le «processus de sélection complet et approfondi» du président Trump avait «pour seul objectif de déterminer qui était le mieux à même de rétablir la confiance dans les décisions de la Réserve fédérale». Le cirque autour de la succession de Jerome Powell a eu exactement l’effet inverse. Il a durablement ébranlé la confiance dans la Fed. Au début du processus de sélection, à l’été 2025, le prix de l’or – sismographe de l’incertitude des investisseurs – s’élevait encore à 3300 dollars américains. Peu avant la décision, il culminait à 5500 dollars américains.
Le fait que D. Trump aiit finalement décidé de choisir Kevin Warsh a soulagé de nombreux observateurs, y compris les investisseurs en bourse. L’or a perdu 21% en deux jours. Au vu du cirque médiatique autour d’économistes non qualifiés tels que Kevin Hasset ou Stephen Miran, ou de personnalités versatiles comme Christopher Waller ou Michelle Bowman, Kevin Warsh, qui a déjà été gouverneur de la Fed, apparaît presque comme l’incarnation de la normalité. Il semble en tout cas être de loin le banquier central le plus conventionnel par rapport à l’ensemble de ses concurrents, ce qui a manifestement rassuré les marchés.
Wall Street a eu son mot à dire
En décembre, le choix semblait encore s’être porté sur Kevin Hasset. Mais des acteurs influents du monde financier américain, dont Jamie Dimon, le puissant PDG de JPMorgan Chase, se sont mobilisés en faveur de K. Warsh. Wall Street considérait K. Hassett comme trop inféodé à Trump pour être perçu comme un président indépendant de la Fed. On craignait une accentuation des turbulences sur les marchés obligataires et K. Warsh a donc été privilégié. Le fait que le choix se soit finalement porté sur lui pourrait également être une réaction à l’extrême nervosité des marchés peu avant la décision.
Mais qu’est-ce que K. Warsh a bien pu promettre à Donald Trump? Ou est-ce son réseau très étendu qui a fait pencher la balance? Le fait que son beau-père soit Ronald Lauder, héritier de l’empire Estée Lauder, important bailleur de fonds des républicains et connaissance de longue date de D. Trump, n’a certainement pas nui. On aurait aimé assister à l’entretien entre K. Warsh et le président en décembre 2025. Car il existe des différences fondamentales entre les opinions de K. Warsh et leurs conséquences s’il les met en œuvre et les objectifs de D. Trump. Ce dernier souhaite une baisse des taux d’intérêt afin de réduire les coûts pour les ménages et les entreprises. Kevin Warsh, en revanche, s’est forgé au fil des décennies une réputation de faucon de l’inflation et d’adversaire résolu de l’expansion du bilan de la banque centrale. Or, la réduction du bilan tend à entraîner une hausse des taux d’intérêt à long terme pour les emprunteurs hypothécaires américains, ce qui illustre bien le numéro d’équilibriste qui l’attend. Pendant la majeure partie de sa carrière, K. Warsh a défendu des positions qui sont à peu près à l’opposé de ce que réclame D. Trump.
Récemment, Kevin Warsh s’est toutefois prononcé en faveur d’une baisse des taux d’intérêt, invoquant principalement le gain de productivité généré par la technologie de l’IA. K. Warsh serait-il finalement un loup déguisé en agneau? Ou Donald Trump se casserat-il les dents sur lui comme il l’a fait avec J. Powell? K. Warsh a une position claire sur la question de l’indépendance de la Réserve fédé-rale. C’est en tout cas ce qu’il a déclaré avec emphase devant le Comité fédéral de l’open market en 2010. Le titre de son exposé était «Ode à l’indépendance de la Fed». Donald Trump n’a-t-il pas lu ce discours de K. Warsh?
Le jeu n’est pas encore terminé
K. Warsh a critiqué à plusieurs reprises la politique monétaire de la Fed et pourrait tenter d’initier un changement de régime. Jerome Powell, que D. Trump avait préféré à K. Warsh en 2016, pourrait pour cette raison rester à la Fed jusqu’à la fin de son mandat régulier de gouverneur en janvier 2028 afin d’empêcher, avec les autres membres du conseil, toute révision majeure des objectifs de la Fed. Stephen Miran devrait alors démissionner pour que K. Warsh puisse simplement siéger à la Fed. Un président ne peut être élu que s’il siège à la Fed. Donald Trump aimerait garder S. Miran au sein du conseil des gouverneurs et nommer K. Warsh au siège de J. Powell. D. Trump pourrait alors le remplacer en février 2028 s’il ne s’en tient pas à son programme. J. Powell n’aurait donc qu’à rester quelques mois de plus à la Fed pour contrecarrer cette option.
D. Trump a déjà fait savoir qu’il poursuivrait K. Warsh en justice s’il ne baissait pas les taux d’intérêt. Cela soulève la question suivante: de quels moyens D. Trump disposerait-il pour écarter K. Warsh si nécessaire? La gouverneure de la Fed Lisa Cook en a fait l’expérience en septembre 2025, lorsqu’elle a été licenciée par Trump pour des irrégularités présumées dans la prise de prêts hypothécaires. La Cour suprême devrait se prononcer dans les prochaines semaines sur le maintien de L. Cook au sein de la Réserve fédérale et pourrait relever considérablement les obstacles à la destitution des membres de la Fed. La décision de la Cour suprême dans l’affaire Cook fera date. Le président de la Fed ne dispose que d’une voix sur douze, c’est pourquoi chacune d’entre elles est âprement disputée. Si la Cour suprême se range derrière L. Cook, les espoirs de D. Trump d’obtenir une majorité favorable au sein la Fed devraient s’amenuiser considérablement. La possibilité de nommer de nouveaux présidents des banques régionales de la Fed, dont cinq ont le droit de vote au sein du Comité fédéral de l’open market composé de douze membres, serait également perdue. La Fed avait confirmé les présidents régionaux pour un nouveau mandat dès le mois de décembre, ce qui est inhabituellement tôt. L’élection de K. Warsh pourrait donc signifier que D. Trump admet implicitement qu’il ne peut pas imposer sa volonté à la Réserve fédérale.
Fredy Hasenmaile
Chef économiste de Raiffeisen
Depuis 2023, Fredy Hasenmaile est chef économiste de Raiffeisen Suisse et responsable du service Economic Research de la Banque. Avec son équipe, il analyse les évolutions de l’économie et des marchés financiers en Suisse et dans le monde, et il est chargé de l’évaluation de l’actualité économique et des prévisions relatives aux chiffres économiques clés.
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