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Le point de vue du chef économiste de Raiffeisen

28.01.2026

Fredy Hasenmaile

Fredy Hasenmaile

Chef économiste de Raiffeisen

La Chine à nos portes

Grâce à des réserves de main-d’œuvre pratiquement inépuisables et bon marché, à des investissements directs élevés et à des progrès technologiques rapides, la Chine est devenue l’atelier du monde, dès les années 1990. Aux États-Unis, les importations de biens en provenance de Chine ont atteint leur plus haut niveau en 2018, avec environ 538 milliards de dollars. La Chine représentait alors environ 25% de toutes les importations américaines (hors produits pétroliers). Dans quelle mesure cette évolution fut responsable de l’érosion de l’industrie manufacturière américaine reste une question controversée. Parallèlement à d’autres facteurs comme la hausse du coût du travail aux Etats-Unis ou la libéralisation du commerce mondial, l’ascension fulgurante de la Chine semble cependant bien liée au déclin industriel de certaines régions des États-Unis. Dans ce contexte, les États-Unis ont commencé à imposer des droits de sauvegarde sur des produits tels que les machines à laver et les panneaux solaires sous le premier mandat du président Trump en 2018. Par la suite, une guerre commerciale s’est installée avec la Chine et s’est poursuivie en grande partie sous le président Biden.

Sous le deuxième mandat de Trump, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine a atteint son paroxysme. En imposant des droits de douane punitifs à des pays comme le Mexique, le Vietnam et d’autres pays asiatiques, l’administration américaine a également déclaré la guerre aux opérations de contournement des produits chinois. Le flux de mar¬chandises chinoises se déverse donc de plus en plus sur d’autres marchés, notamment dans l’UE. Pour la Chine, il n’y a guère d’alternatives. L’UE est l’un des rares marchés suffisamment grands pour absorber les marchandises qui étaient auparavant expédiées vers les États-Unis.

 

Les produits d’exportation envahissent l’Europe

L’Europe a longtemps été largement épargnée par le choc chinois initial, car celle-ci s’est d’abord concentrée sur les produits de consommation à forte intensité de main d’œuvre et à faible valeur ajoutée. Mais entretemps, un deuxième choc chinois se fait sentir, notamment en raison de la guerre commerciale avec les États-Unis. La Chine pousse de plus en plus de produits industriels vers l’Europe, souvent à des prix que les fournisseurs européens peuvent difficilement répliquer. La croissance rapide de la compétitivité chinoise ne s’étend plus seulement aux biens de l’industrie de base ou à la production de biens de consommation bon marché, de vêtements ou de chaussures. Les efforts stratégiques déployés par Pékin depuis des années pour s’implanter dans des secteurs de haute technologie et y devenir des leaders mondiaux commencent visiblement à porter leurs fruits. L’année dernière, le commerce extérieur de la Chine a battu tous les records d’exportation, malgré les conflits commerciaux mondiaux. L’excédent commercial chinois a atteint 1,2 billion de dollars, soit une augmentation de 5,5% par rapport à l’année précédente. Comme Pékin essaie en même temps de remplacer les importations par des produits nationaux, celles-ci ont stagné. L’ampleur du déséquilibre est de plus en plus visible dans l’excédent de la balance commerciale de la Chine vis-à-vis de l’UE. Celui-ci s’est creusé pour atteindre la valeur record de plus de 300 milliards de dollars en 2025.

 

L’Allemagne particulièrement exposée – et la Suisse?

L’industrie allemande est particulièrement touchée. Son excédent d’exportation vis-à-vis de la Chine, qui a duré des décennies, s’est transformé en déficit d’exportation en faveur de la Chine en 2025. En tant que nation exportatrice classique, la Suisse est elle aussi confrontée à des défis. En effet, le deuxième choc chinois se caractérise par des biens industriels et des biens de consommation à forte valeur ajoutée, qui constituaient jusqu’à présent le cœur de métier de la place industrielle allemande et suisse. Les exportations de l’Allemagne vers la Chine diminuent donc depuis 2023, après une hausse continue. Les exportations suisses vers la Chine risquent de connaître le même sort. Le recul marqué des exportations vers la Chine au troisième trimestre 2025 devrait être un premier signe d’alerte. La balance commerciale suisse avec la Chine est déjà négative depuis des années, mais grâce à de fortes exportations pharmaceutiques, la tendance négative est restée limitée jusqu’à présent. Mais la Chine a également découvert le secteur pharmaceutique comme axe stratégique et investit des moyens considérables dans la recherche et le développement. De plus, les entreprises allemandes et suisses ne sont pas seulement sous pression sur leur marché national. L’industrie européenne ressent de plus en plus la pression de la concurrence sur d’autres marchés également, car les entreprises chinoises augmentent rapidement leurs livraisons de marchandises dans le reste du monde.

 

Modèle économique unilatéral de la Chine

Les problèmes économiques internes réduisent la marge de manœuvre des dirigeants de Pékin. Le capitalisme d’État chinois a généré d’énormes surcapacités dans plusieurs secteurs, la politique industrielle de l’État et les objectifs de croissance politique ayant souvent pris le pas sur les signaux du marché. Les crédits avantageux accordés par les banques publiques, les subventions ainsi que le protectionnisme des gouvernements provinciaux maintiennent en outre artificiellement en vie des entreprises inefficaces. Il en a résulté une concurrence ruineuse en Chine, dans laquelle même les entreprises leaders sur le marché ne réalisent pratiquement plus de bénéfices. Les entreprises sont constamment contraintes de baisser leurs prix en raison d’une concurrence extrêmement intense, raison pour laquelle la production de biens chinoise est prise depuis trois ans dans une spirale déflationniste, ce qui rend toutefois les biens chinois hautement compétitifs sur les marchés mondiaux. En fait, la Chine devrait davantage orienter son modèle économique vers la consommation intérieure, car sa stratégie d’exportation agressive suscite de plus en plus d’opposition au niveau international. Mais cela ne réussit que de manière limitée, car des taux d’épargne élevés, un État social peu développé, l’inégalité des revenus ainsi que la préférence politique accordée à l’État et à l’industrie par rapport aux ménages privés freinent la consommation. La crise immobilière non résolue ne fait qu’aggraver le problème.

 

Le taux de change joue un rôle plus qu’accessoire

Le déséquilibre commercial est en outre aggravé par la politique monétaire active des dirigeants chinois. Le taux de change du yuan est contrôlé par la banque centrale chinoise et n’évolue pas librement selon les forces du marché. Compte tenu des importants excédents de la balance commerciale et de la baisse de l’inflation, nous devrions en fait assister à une appréciation nominale de la monnaie. Au lieu de cela, le yuan a atteint en début d’année un plus bas de dix ans par rapport à l’euro. La Chambre de commerce européenne estime que le yuan est sous-évalué d’au moins 40% par rapport à l’euro, ce qui donne un grand avantage de prix aux exportateurs basés en Chine.

 

Un changement de politique s’impose

En raison de la persistance de fortes restrictions d’accès au marché chinois, de l’accent mis sur la substitution des importations de biens étrangers et de l’utilisation ciblée de matières premières critiques comme arme stratégique, l’UE tarde à changer d’attitude. Les problèmes économiques intérieurs de la Chine et sa guerre commerciale avec les Etats-Unis ne placent pas l’UE dans une mauvaise position de négociation. Mais pour cela, l’UE doit mettre de côté ses divisions internes et sa naïveté dans ses relations avec la superpuissance émergente qu’est la Chine. Mais avant tout, l’Europe doit retrouver sa propre compétitivité en garantissant des conditions d’investissement plus rapides et plus fiables, moins d’obstacles réglementaires et des coûts énergétiques compétitifs.

Fredy Hasenmaile

Fredy Hasenmaile

Chef économiste de Raiffeisen

Depuis 2023, Fredy Hasenmaile est chef économiste de Raiffeisen Suisse et responsable du service Economic Research de la Banque. Avec son équipe, il analyse les évolutions de l’économie et des marchés financiers en Suisse et dans le monde, et il est chargé de l’évaluation de l’actualité économique et des prévisions relatives aux chiffres économiques clés.